La narration en histoire

Encensée par certains, critiquée par d’autres, quelle est la place de l’histoire en Histoire? De la chronique historique grecque à l’école des Annales en passant par l’histoire méthodique, le récit narratif a occupé une place d’importance, certes variable, mais toujours au coeur des débats. La lecture de narrative explanation and its malcontents (Carr, D. 2008)* m’a fait réfléchir à certaines postures que nous pouvons adopter quant à la place de la narration dans nos classes d’histoire.

Une histoire, c’est le récit d’un évènement quelconque. Elle peut être racontée par la personne l’ayant vécu, un témoin ou tout autre tiers. Généralement, les histoires, au sens narratif du terme, comportent une situation initiale (1), un problème (2), un développement (3) ainsi que la résolution du problème (4) et le retour à une situation d’équilibre (5) qui s’apparente à la situation initiale (bien qu’elle puisse avoir été modifiée par l’ensemble des évènements ayant eu cours entre 1 et 5). Cette forme, c’est le schéma narratif, aussi vrai en littérature qu’en histoire narrée. Si l’on veut raconter l’histoire, il faut inévitablement que celle-ci adopte une structure narrative.

L’exemple qu’emploie Carr est celui d’un homme qui cours à pleine vitesse dans un centre-ville tout en transportant un large pot à fleurs qui lui obstrue partiellement sa vue, au point que celui-ci risque de percuter un passant à n’importe quel moment. Cette situation a pour effet de susciter la curiosité et le questionnement. Si on s’informait du voisin de l’homme en question, il nous apprendrait que la femme du passant agité venait de lui laisser une note pour le quitter et que, revenant chez lui, notre homme avait trouvé la note et constaté qu’ayant ramassé tous ses biens, sauf sa plante préférée, sa femme l’avait quitté. Ledit voisin, celui avec qui nous sommes en train de nous entretenir, aurait ensuite indiqué à notre personnage principal que son ex-femme venait à peine de quitter, quelques minutes plus tôt. Notre nouveau célibataire serait ensuite sorti avec l’imposante plante afin de se précipiter à la poursuite de son ancien amour dans un but que nous ne connaissons pas précisément. Ceci dit, il nous est possible de conjecturer sur ses potentiels motifs. Voulait-il simplement lui rendre sa plante? Et si c’était le cas, dans quel but? Pour la reconquérir? Y réussirait-il? Nous pourrions aussi nous questionner sur les causes de la séparation? Ceci était-il en lien avec la plante? L’homme avait-il fait quoi que ce soit pour mériter cette séparation brusque? Les liens de causalités ainsi que les potentielles situations finales imaginables sont tant de questions qu’il serait possible de creuser, mais l’exemple nous permet d’hors et déjà de voir les similarités que propose Carr entre cette histoire et les moyens historiques qu’il est possible d’employer pour la résoudre. Il nous faudrait interroger les protagonistes (le voisin nous dit-il la vérité ?), trouver des témoins humains (l’homme en question ou son ex-femme) ou matériels (la lettre) et utiliser cet amalgame d’éléments pour retracer l’histoire dans sa totalité.

Qu’il s’agisse de la narration d’une l’histoire ou de Histoire (au sens de la science historique) qu’on narre, il est légitime, que dis-je, essentiel, de se questionner sur la véracité de ce qu’on nous expose. Pour reprendre l’exemple de Carr, l’historien enquête à la manière d’un journaliste qui traque une histoire de tous les jours. Il est intéressé par un évènement qui l’amène à se questionner (2) et à enquêter pour connaître ce qui a précédé le problème (1) et ce qui le suivit. Par la suite, il peut spéculer sur la façon dont se terminera cette histoire (4) ainsi que sur l’éventuel retour à la normale (5) ou attendre de pouvoir en connaître le dénouement (lorsque les évènements se seront produits). Ce journaliste présentera ensuite le compte rendu de son enquête (1,2,3) et des évènements (potentiels ou réels) 4 et 5.

Dans cette perspective, le récit a l’avantage, selon Carr, de rapprocher l’intelligible du sens commun en faisant appel à des émotions, des états d’âme et du vécu. Il est possible d’étudier ce récit sous plusieurs perspectives et d’en dégager des faits corroborés, mais aussi de le contextualiser en revenant aux origines de ce qui mena à la séparation ou encore aux raisons pour laquelle l’homme court dans la rue les bras chargés de la plante de son ex-femme. Nous pourrions aussi conjecturer sur les fins possibles, mais sans preuve, il serait difficile de s’avancer sur ce qui arriva.

Carr postule dans son essai que raconter une histoire est bien plus que la spéculation sur les motifs, les sentiments et les intentions d’un personnage ou d’un groupe, mais que cet exercice est lié aux antécédents de l’évènement, à ses causes ainsi qu’aux résultats possibles. Il rattache donc, sans le nommer ainsi, le récit historique à l’empathie, mais aussi aux euristiques de l’histoire, car la narration que propose Carr n’est pas une narration unifiée et récitée sans recherche. C’est une narration problématisée (pourquoi cela se passe-t-il ainsi ? quelles sont les motivations et les protagonistes derrières cet événement ? que va-t-il arriver ? qu’est-il possible de faire ?). Dans cette perspective, il n’y a pas d’histoire unique, il n’y a que des histoires qui demandent à être questionnées, étudiées, élucidées ou précisées. L’histoire narrative est donc un outil d’apprentissage, puisqu’elle lie le récit au vécu et à l’intelligible pour ceux qui la découvre, mais elle a comme limite sa multiplicité ou plutôt sa constante évolution lorsque de nouveaux indices, de nouvelles preuves ou des évènements inconnus sont découverts. Et si c’est dans le présent (ou dans un passé très proche) que se situe notre narration et bien, le déroulement de notre histoire nous forcera à évaluer notre compréhension de celle-ci au fur et à mesure que de nouveaux évènements se produiront. Ce qui fait, au final, que l’histoire est non seulement en constante écriture, mais aussi réécriture, car un fait nouveau ne fait pas que s’ajouter à ceux qui l’ont précédé, mais oblige aussi à reconsidérer notre interprétation des évènements.

Dans cette perspective, l’enseignement de l’histoire au secondaire peut gagner à bien utiliser la narration (romans historiques, films, jeux vidéo, magistral…), mais cette utilisation doit être tributaire d’une démarche qui n’est pas de l’ordre bancaire, mais bien euristique.

*Carr, D. (2008). Narrative Explanation and Its Malcontents. History and Theory, 47(1), 19–30.

3 réflexions sur “La narration en histoire

    • Merci, je commence ce type de résumé (lectures scientifiques anglo.), c’est nouveau pour moi.

      Je ne suis pas un fervent du discours narratif en histoire, mais bien présenté et, surtout, bien utilisé comme ce que propose Carr, c’est une tout autre histoire!

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