L’éducation aux médias dans le Programme de formation de l’école québécoise

Ce billet est inspiré et résume un article scientifique publié dans la revue des sciences de l’éducation dont la référence complète est Landry, N. et Basque, J. (2015). L’éducation aux médias dans le Programme de formation de l’école québécoise : intégration, pratiques et problématiques. Canadian Journal of Education/Revue des sciences de l’éducation 38(2).


 

Il y a quelques jours, le journal Métro publiait sur le blogue de l’inspecteur viral, un outil pour débusquer les articles scientifiques bidon. L’Inspecteur viral, dont le nom est Jeff Yates, propose d’étudier les phénomènes viraux sur le web afin de démystifier les rumeurs sans fondement des véritables nouvelles. Ce travail, nécessaire, est souvent négligé par bien des usagés de médias sociaux. Relayer des nouvelles basées sur des articles scientifiques douteux ou encore sur des rumeurs plus ou moins fondées n’est pas réservé uniquement aux médias numériques. D’importants journaux le font parfois. Par exemple, le très sérieux journal Le Devoir titrait en mai 2012 que « les compteurs intelligents seraient un risque sérieux pour la santé » en s’appuyant sur un chercheur de réputation mondiale. Néanmoins, si l’on suit les conseils de Jeff Yates, que l’on écoute ce reportage de Découverte ou encore, si on s’intéresse à la critique satirique (et vulgarisée) réalisée par Olivier Bernard, on se rend compte qu’il faut être prudent et que le titre de l’article du Devoir pourrait être trompeur pour certains lecteurs.

Selon Normand Landry, nouveau détenteur de la Chaire de recherche du Canada en éducation aux médias et droits humains, les technologies évoluent très rapidement et cela provoque un changement de notre rapport aux médias, ce qui a pour effet de faire émerger de nouveaux enjeux sur une base régulière.

Par ailleurs, l’éducation aux médias est un domaine général de formation (DGF) du Programme de formation de l’école québécoise (PFÉQ). Selon la recherche de Landry et Basque (2015), on retrouve cinq grands types d’objectifs de cette éducation aux médias :

  1. l’accroissement des compétences techniques liées aux TIC
  2. le développement des compétences liées à l’expression dans les différents médias
  3. l’acquisition d’un sens analytique et critique à l’égard des médias
  4. la capacité d’introspection des consommateurs et utilisateurs de médias
  5. la sensibilisation aux enjeux éthiques, moraux et juridiques

Afin de tisser un portrait de ces dimensions de l’éducation aux médias dans le système éducatif québécois, Landry et Basque (2015) ont effectué une triple analyse. Ils se sont d’abord intéressés à l’occurrence du mot média (et de son champ lexical rapproché) dans le PFÉQ afin de bien cerner ce que prescrivait le programme ministériel aux enseignants du Québec. Ensuite, ils se sont intéressés à la formation (universitaire et continue) que recevaient les enseignants à l’égard de ce domaine qu’est l’éducation aux médias. Pour ce faire, ils ont contacté les deux grandes centrales syndicales afin de documenter la formation offerte aux enseignants à cet égard, puis ils ont étudié les descriptions de l’offre de cours dans la formation des maitres. Finalement, dans le but de mieux savoir comment se manifestaient la prescription ministérielle et la formation offerte dans les pratiques enseignantes, ceux-ci ont mené des entrevues de groupe.

Le PFÉQ et l’éducation aux médias

L’éducation aux médias est l’un des cinq domaines généraux de formation du PFÉQ. En plus de la présence du DGF média, on retrouve dans le programme de formation des compétences transversales (édulcorée par le ministère depuis, mais toujours bien présentes) qui sont liées à l’éducation aux médias, comme : exploiter l’information; exploiter les TIC; communiquer de façon appropriée. L’éducation aux médias n’est donc pas une matière à part entière, mais plutôt « un objet d’enseignement transdisciplinaire devant irriguer les différentes disciplines constituant les domaines d’apprentissage » (Landry et Basque, 2015, p. 21). Afin d’illustrer concrètement comment cela peut se manifester, les auteurs répertorient une quantité impressionnante de liens entre les disciplines scolaires, leur intention d’apprentissage et l’éducation aux médias. Dans mon cas (enseignement de l’univers social en deuxième secondaire) les exemples me semblent tout à fait en lien avec la problématique soulevée dans l’introduction de ce billet (voir extrait du tableau de la page 15 ci-dessous).

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Voir le tableau des pages 12 à 20 pour identifier certains exemples en lien avec votre matière.

Un constat intéressant effectué par les chercheurs réside dans le fait que si le PFÉQ ambitionne de développer l’esprit critique des élèves, il oblitère des enjeux essentiels : la cyberintimidation et la vie privée sur internet.

En somme, si certaines des cinq grandes catégories d’objectifs semblent abordées par le PFÉQ, le point cinq (sensibilisation aux enjeux éthiques, moraux et juridiques) est pour sa part relayé aux oubliettes ou, de façon plus réaliste, au bon vouloir des écoles et de ses pédagogues.

La formation des enseignants quant à l’éducation aux médias

L’analyse des programmes universitaires et de l’offre de formation continue trace un portrait plutôt simple de la situation : il n’y a pas grand-chose. Du côté des syndicats, on ne dispose pas d’une offre de formation concernant l’éducation aux médias. Dans les programmes de formation des maitres des universités québécoises, seules deux universités (anglophones) se démarquent quant à la préparation des futurs enseignants à l’éducation aux médias alors que les universités francophones en sont presque dépourvues. Cela ne veut pas dire que cette dimension n’est jamais abordée, mais très peu de cours en font un objet d’étude central ou prioritaire.

Le RÉCIT semble être le meilleur point d’ancrage pour les enseignants qui voudraient se former à l’éducation aux médias, mais les ressources dont il dispose sont variées et visent à développer plus largement la compétence des enseignants à enseigner à l’aide des TIC. Cela dit, certaines des ressources offertes touchent directement l’éducation aux nouveaux médias.

Connaissances des enseignants sur l’éducation aux médias

Le premier élément d’importance qui ressort des entrevues de groupe menées auprès d’enseignants est l’importance que ceux-ci accordent à l’éducation aux médias ainsi que leur prédisposition (déclarée du moins) à l’intégrer dans leur discipline respective. Néanmoins, il semble y avoir une certaine méconnaissance de ce que prescrit le PFÉQ à l’égard du DGF média. Finalement, le corps enseignant se considère en surcharge et ce manque de temps, allié à une offre de formation absente, limite les interventions éducatives liées à l’éducation aux médias. Ajoutons que malgré que les enseignants déclarent ce domaine comme en étant un d’importance, il n’est pas une priorité lorsqu’il entre en compétition avec les autres domaines (disciplinaires) qui doivent être enseignés. Finalement, certains pédagogues ont relevé qu’il s’agissait aussi d’une responsabilité partagée avec les familles et que, devant leur manque de ressources pour former adéquatement les élèves, il était préférable de reléguer cela, du moins en partie, à la famille.

Conclusions

L’éducation aux médias semble plus d’actualité (sans mauvais jeux de mots) que jamais. Les transformations rapides et majeures qui affectent le monde médiatique nous obligent à réfléchir à la façon dont nous préparons les citoyens de demain à vivre dans un monde hypermédiatisé. Si tant les programmes que les enseignants s’entendent pour valoriser les compétences liées à l’usage des médias, il semble y avoir beaucoup de chemin à parcourir avant que ce domaine d’étude ne s’implante de manière sérieuse et systématique dans les écoles. Quelles sont les perspectives quant à l’implantation d’une telle éducation?

Tant à l’international qu’à l’intérieur des pays qui s’y investissent, il est possible de synthétiser le développement de l’éducation aux médias en une démarche commune établie en cinq étapes :

  1. L’expérimentation : développement de démarches préliminaires d’éducation aux médias par des précurseurs, essentiellement en milieu communautaire ou scolaire
  2. Le regroupement : établissement d’organisations visant à définir le cadre général, le contenu et les meilleures pratiques de l’éducation aux médias, et d’en étendre la pratique
  3. La mobilisation : représentation auprès des autorités scolaires, administratives et politiques a n de formaliser l’éducation aux médias par une intégration plus ou moins formelle dans des cursus scolaires et l’obtention de ressources plus conséquentes
  4. L’institutionnalisation : l’intégration de pratiques d’éducation aux médias dans le cadre de curriculums scolaires ou par des activités communautaires financées par des partenariats
  5. Le support institutionnel : l’investissement de ressources en formation, en outils et en temps de travail nécessaire à l’atteinte des objectifs établis à l’étape précédente (pour une perspective historique, voir : Fedorov, 2007; Piette, 1996; Masterman, 1985) » p. 28

Les auteurs ajoutent qu’actuellement au Québec nous semblons être bloqués à la quatrième étape de ce processus de développement en raison d’un manque d’investissement en ressources et en formation. À nouveau, la balle est donc dans le camp du Ministère qui, à l’heure actuelle, n’emploie malheureusement que très rarement le mot investissement.

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