Simuler les États généraux de 1789

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Ouverture des États généraux à Versailles, 5 mai 1789, Auguste Couder, 1839, Musée de l’Histoire de France (Versailles)

Pour des élèves de 12 ans, saisir des dynamiques sociales qui ont eu lieu il y a plus de 200 ans s’avère difficile. Prenons la Révolution française par exemple. Ses dynamiques se sont produites sous un régime politique différent du nôtre, dans un contexte historique particulier et, conséquemment, avec un cadre idéologique de référence qui n’a rien à voir avec celui des démocraties républicaines dans lesquelles nous vivons aujourd’hui, même si certains, les Français plus particulièrement, aiment tracer un lien parfois direct entre la Révolution de 1789 et la République d’aujourd’hui.

Généralement, ce qui intéresse les élèves, c’est la guillotine ou Napoléon si vous êtes chanceux. Ce sont des symboles forts et impressionnants dont ils ont entendu parler dans différentes productions médiatiques qu’ils consomment (jeux vidéos, films, romans, etc.).

Néanmoins, comprendre les États généraux de 1789 me semble être crucial, car ceux-ci permettent de discuter de l’émergence de certains principes démocratiques en plus de saisir en partie les problèmes auxquels fait face l’état français (déficit, colère populaire, dissension au sein des ordres, etc.).

Plutôt que d’aborder cet évènement de manière scolastique, à l’aide du sacro-saint manuel scolaire et d’un exposé magistral bien ficelé, j’ai opté pour une mise en situation de l’ordre de la simulation, afin de faire vivre aux élèves ce qui peut être considéré comme le début d’une révolution.

L’objectif de la simulation est de mettre en contexte cet évènement et de leur faire expérimenter le « vice démocratique » (un sentiment bien contemporain qui nait cependant au 18e siècle grâce aux philosophes des lumières) que représentait le vote par ordre pour le tiers état. L’activité permet aussi aux élèves de se familiariser avec les trois ordres et les valeurs de chacun de ceux-ci.

Préparation de l’activité

Tout d’abord, la convocation. À l’aide de cette vidéo et de cette source première (deuxième diapositive), convoquez les élèves aux États généraux. Prenez ensuite le temps de présenter les trois ordres en insistant sur les valeurs de chacun avant de séparer votre classe à son tour selon les ordres. La noblesse (3 ou 4 élèves); le clergé (4 ou 5 élèves); le peuple (tout le reste du groupe). Pour votre part, vous incarnez la royauté.carton-tiers_état

Une fois que votre groupe est séparé en ordre (je distribue à chaque ordre un carton aide-mémoire pour les guider afin que ceux-ci respectent le contexte historique et les valeurs du groupe qu’ils incarnent –> voir présentation PowerPoint), expliquez-leur l’enjeu.

La mise en situation (l’enjeu) reprend à la fois des éléments historiques et des éléments contemporains. Par exemple, on peut expliquer les finances du royaume sont mauvaises en raison des conflits armés et que, pour payer les soldats et organiser un banquet suite à la victoire des forces françaises de 1776 auprès de leurs amis américains (permettons-nous de jouer un peu avec les faits historiques pour atteindre nos objectifs pédagogiques et sauver du temps), le Roi a besoin de trouver une nouvelle source de revenus. Afin d’ajouter du concret à l’enjeu, j’amène généralement en classe des bonbons, ceux-ci servent à la fois à représenter la richesse de chaque ordre (divisé en trois sacs de taille plus ou moins égale malgré le poids démographique du tiers état), richesse qu’ils peuvent transformer en collation à la fin des négociations (à la condition qu’il leur reste de quoi acheter cette nourriture).

Réalisation de la simulation

Par la suite, donnez un temps limité (environ 10 minutes) aux ordres pour se consulter et en arriver à une solution (je leur donne des exemples possibles : collecte égale au sein des ordres, proportionnelle, ciblée sur ordre, etc., mais insiste sur le fait qu’ils peuvent arriver avec toute solution qui respecte le contexte historique et les valeurs du groupe qu’il représente). Je précise aussi aux élèves qu’ils doivent « jouer le jeu » et faire preuve d’empathie historique en tentant de se mettre dans le contexte de l’époque. L’objectif de ce rappel est d’éviter qu’un noble au grand cœur décide de généreusement donner pour acheter la paix sociale au grand mépris de tout un système de valeur bien ancré au 18e siècle.

Pendant les discussions, les groupes sont séparés et ne peuvent communiquer entre eux. L’enseignant, pour sa part, circule afin de guider les groupes qui seraient en « dérive » et j’oriente même, à l’occasion, mes nobles ou mes religieux qui font fausse route. Je me permets ce contrôle sur les deux groupes dominants, car les élèves ont relativement peu d’information (et d’expérience) pour se sentir à l’époque et certaines valeurs de ces deux groupes sont en forte opposition avec leur système de valeur occidentale moderne. De plus, l’un des objectifs, caché aux yeux des élèves, est de faire vivre au tiers état l’injustice que représentait le vote par ordre et la résistance des classes sociales dominantes de l’époque.

Lorsque les groupes en arrivent à une suggestion, un représentant par ordre vient l’écrire au tableau. Ensuite, le roi rassemble les trois ordres pour passer aux votes. De façon générale, le clergé et la noblesse ont soit : A) une proposition similaire ou B) s’entendent sur l’une de leurs deux propositions alors que le peuple se campe souvent dans une proposition plus égalitaire (ou encore radicale, tout dépend du groupe d’élèves en question et des informations historiques dont ils disposent). Lors du moment du vote, le roi prend la décision de voter par ordre (ce qui était possible et même, généralement admis lors des états généraux antérieurs). Rapidement, les membres du tiers état crient à l’injustice. Toutefois, en bon monarque, je rétablis l’ordre et effectue le vote (vote qui devrait se traduire par la victoire d’une des propositions du clergé ou de la noblesse, proposition souvent orientée vers la taxation du peuple). Puis, pour enfoncer le clou davantage, je saisis la richesse du tiers état (des bonbons dois-je le rappeler) et c’est souvent à ce moment que le mot « Révolution » ou « mort au roi » resurgit dans la classe.

Retour sur l’expérience

Une fois la révolution en marche, il est généralement temps de calmer les ardeurs. On renvoie les élèves à leur place et on effectue un retour sur l’activité. Le retour peut être fait à l’écrit comme à l’oral, mais généralement, les mains sont levées avant même que nous ayons posé la première question. Idéalement, il est important de relever avec les élèves deux dimensions centrales à l’activité.

Premièrement, les États généraux ne sont pas un processus démocratique. Néanmoins, ceux de 1789 donneront le jour à la première assemblée constituante et ils paveront la voie à l’expérience républicaine française, inspirée des idées des lumières et, dans une moindre mesure, du modèle américain. Les élèves sont souvent sidérés de constater à quel point il est injuste que le gouvernement français du 18e siècle gouverne pour une minorité alors que le tiers état représente de 96 à 98 % de la population. Pour eux, il est inconcevable que le peuple ne se soit pas révolté plus tôt. C’est souvent en raison d’une méconnaissance du contexte idéologique et social et de l’époque que ce jugement est porté. Il faut saisir cette occasion pour clarifier certaines réalités historiques.

fardeau_des_privilegesDeuxièmement, il si les États généraux sont certes l’un des éléments déclencheurs, il s’agit principalement d’une petite révolution bourgeoise. Le peuple à proprement parler n’est pas présent et celui-ci, dans la rue, s’apprête à prendre en main sa propre révolution, par les armes. Il est important de revenir sur la constitution des représentants du tiers état et de nuancer les positions au sein de la noblesse et du clergé (le bas clergé, entre autres, était généralement en faveur des revendications du peuple).

Selon mon expérience, non seulement les élèves apprécient grandement cette activité, mais en plus, ils acquièrent une maitrise de certains éléments du contexte historique essentiel (la composition des ordres, certains processus politiques, la création de l’assemblée constituante). Il est alors plus facile pour eux de faire des liens par la suite avec les autres évènements (prise de la Bastille, émergence de l’Assemblée nationale législative, mouvance antirévolutionnaire, etc.).

Cette activité de 75 minutes est inspirée de cette simulation, elle-même inspirée par Sylvain Larose. Vos commentaires et suggestions sont bienvenus.

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