Il faut dire oui au déploiement 1 pour 1 dans nos écoles

Ce billet a été écrit en collaboration avec Frédéric Yelle

 

Bien que la rumeur circulait déjà depuis quelques jours…

La nouvelle a été annoncée en assemblée générale…

Dans mon milieu d’enseignement, il y aura, dès l’année prochaine, un iPad par élève.

Nous entrerons donc dans l’ère du un pour un. Cette information a été accompagnée de son lot de critiques et de questions alors que, même parmi les membres du personnel plutôt technophiles, on mettait davantage l’accent sur la rapidité de la mise en place du déploiement, sur la nouvelle réalité de gestion qu’implique une classe branchée, sur la pression induite quant à l’inévitable modification de nos planifications de cours, et sur l’aspect financier de la mesure, que sur les réels avantages pédagogiques et les raisons qui soutiennent ce choix.

D’aucuns constatent qu’il devient ardu de défendre une idée jugée positive en éducation d’autant plus que nous sommes ensevelis sous les bulletins négatifs lorsqu’on discute de cet enjeu sur la place publique. Néanmoins, je revendique le droit à l’optimisme, le droit de rêver à un meilleur milieu d’apprentissage, le droit d’entrevoir des classes différentes où tous les élèves s’engagent et, pour reprendre l’expression américaine, dans lesquelles aucun élève n’est laissé derrière[1].

Ce billet peut être lu comme un plaidoyer pour une nouvelle éducation qui intègre les TIC. Est‑ce que l’iPad est la panacée ? Bien sûr que non, mais j’entends malgré tout étayer ma position en faveur d’une école un pour un selon deux axes. Premièrement, l’aspect motivationnel de l’apprentissage et les rôles que tiennent les TIC dans une approche de pédagogie renouvelée. Deuxièmement, le développement des compétences du XXIe siècle rendu possible grâce à la technologie.

La motivation : le grand facteur de l’apprentissage

Lors de l’année scolaire 2009‑2010, la Fédération des établissements d’enseignement privés publiait, suite à un sondage mené auprès de 44 000 adolescents, un rapport qui fait état du portrait des élèves dans nos écoles. On y lit que seulement 45 % des élèves se disent motivés à l’égard de leurs études. Cette statistique est plus qu’alarmante. Le feu est pris, pas la peine d’essayer de sauver le chat ou les albums photo… sauve qui peut !

Si on transposait ces résultats à votre classe de 32 élèves, cela indiquerait que seulement 15 d’entre eux sont motivés à apprendre ou du moins à apprendre dans le contexte scolaire dans lequel ils évoluent.

C’est, d’une part, éminemment triste. Tous les acteurs du monde de l’éducation seront d’accord avec moi : l’éducation, l’apprentissage, le savoir, et par extension l’école sont des éléments fondateurs de tout être humain et certainement les éléments fondateurs de notre culture, de notre humanité. D’autre part, cela alourdit la tâche de l’enseignant, car la motivation est au cœur de tout acte d’apprentissage. En effet, Viau (2003) explique que la motivation scolaire est l’ensemble des déterminants qui poussent l’élève à s’engager activement dans le processus d’apprentissage ; à adopter les comportements qui le conduiront vers la réalisation de ses objectifs d’apprentissage ; et à persévérer devant les difficultés.

Est‑il possible d’apprendre sans être motivé ? Absolument pas. Est‑il possible de réussir sans être motivé ? Certainement. C’est une équation catastrophique.

Dans ces conditions, quel est le lien entre un déploiement un pour un et la motivation scolaire ? L’iPad va automatiquement motiver les élèves à la tâche ? Évidemment que non. Ceux qui comptent sur l’aspect nouveauté pour stimuler leurs élèves seront déçus. Comme toute nouveauté, l’iPad aura tôt fait de devenir banal et la motivation engendrée par l’effet de mode est malheureusement bien éphémère.

Je pose alors à nouveau la question : quel est le lien entre un déploiement un pour un et la motivation scolaire ? Viau (2000) explicite qu’il y a dix conditions pour qu’une tâche d’apprentissage soit motivante. Parmi ces dix conditions, j’en reprendrai quatre et expliquerai comment un environnement un pour un permet de les mettre en place.

Permettre à l’élève d’interagir et de collaborer avec les autres

Une activité d’apprentissage doit se dérouler dans une atmosphère de collaboration et amener les élèves à travailler ensemble pour atteindre un but commun. – Rolland Viau (2000)

Si l’on reconnait quelques qualités à la connectivité, ce sont, nul doute, celles de la communication et de la collaboration. Auprès d’élèves ayant un appareil entre les mains, il est facile pour l’enseignant d’instaurer des activités d’apprentissage où la mise en commun et le travail d’équipe sont préconisés. Bien sûr, il n’est pas insurmontable d’y parvenir sans l’aide de la technologie, mais celle‑ci procure entre autres à l’enseignant le moyen de garder les traces de cette collaboration (pensez à un mur de partage ou à un document en écriture partagée) puis d’ajuster ses interventions au besoin.

Responsabiliser l’élève en lui permettant de faire des choix

Plusieurs aspects d’une activité tels que le thème de travail, le choix des oeuvres à lire (parmi une liste de titres sélectionnés), le matériel, la désignation des membres de l’équipe, la durée du travail, le mode de présentation du travail ou le calendrier peuvent être laissés à la discrétion de l’élève. – Rolland Viau (2000)

Avoir un appareil entre les mains, c’est aussi avoir le choix. Celui, par exemple, du type de production attendue et des applications à utiliser. Un enseignant a la possibilité de donner plusieurs options quant au type de travaux à réaliser (production écrite, affiche, vidéo, podcast, etc.) tout en veillant à ce que certaines consignes demeurent identiques pour toute la classe.

Exiger un engagement cognitif de l’élève

C’est ce qui se passe lorsqu’il [l’élève] utilise des stratégies d’apprentissage qui l’aident à comprendre, à faire des liens avec des notions déjà apprises, à réorganiser à sa façon l’information présentée, à formuler des propositions, etc. – Rolland Viau (2000)

En matière de paradigme pédagogique, la technologie, en classe, peut s’avérer un moteur de changement. D’ordinaire cantonné dans une attitude passive, l’élève devient actif et s’implique davantage dans la tâche. Il est d’autant plus actif que son rôle est plus facilement monitorable par l’enseignant.

Comment vérifier si un élève exécute bien la tâche dans une classe traditionnelle ?

L’élève se tait, regarde en avant, semble prendre des notes.

Comment vérifier si un élève exécute bien la tâche dans une classe active ?

L’élève laisse des traces, produit et, surtout, diffuse.

Avoir un caractère interdisciplinaire

Pour amener l’élève à voir la nécessité de maîtriser le français, il est souhaitable que les activités d’apprentissage qui se déroulent dans le cadre des cours de français soient liées à d’autres domaines d’études, comme la philosophie, l’histoire et même les mathématiques. – Rolland Viau (2000)

Une tablette est un outil multimédia qui offre à l’élève l’opportunité de créer dans tous les cours et non seulement en art. C’est un outil qui fait lire (la majorité du contenu en ligne est encore sous forme écrite), mais qui embarque aussi une caméra, un micro, une application de montage. Bref, pour tirer profit au maximum d’une tablette, il faut se mettre en disposition interdisciplinaire. Par exemple, lire un texte (français), prendre des photos et faire un montage (arts et communication), produire une clé dichotomique à l’aide d’une application de carte mentale (science) ou une ligne du temps en utilisant une autre application (univers social).

Les compétences du XXIe siècle : ce qui est vraiment important

En 2014, les auteurs Michael Fullan et Geoff Scott proposaient six compétences (skills) centrales que les élèves devraient développer à l’école :

  •      Caractère
  •      Citoyenneté
  •      Communication
  •      Pensée critique
  •      Collaboration
  •      Créativité

Dans la compétence caractère, les auteurs mettent l’accent sur le courage, la persévérance et l’honnêteté. Quoique l’iPad ne développe pas d’office ces qualités chez ses utilisateurs, les auteurs émettent l’hypothèse qu’en jouant avec les facteurs qui stimulent la motivation, en déployant des activités d’apprentissage innovantes et en misant sur la diffusion des fruits du travail d’un élève, il est possible de favoriser la croissance de la compétence caractère.

Pour ce qui est de la citoyenneté, les auteurs expliquent qu’il est important de développer la « capacité de penser comme des citoyens du monde » et de « s’engager aux côtés des autres pour résoudre des problèmes complexes » notamment environnementaux (Ontario, 2016). Une classe branchée permet à un enseignant de laisser tomber (si ce n’est que virtuellement) les quatre murs de sa classe et d’aller voir plus loin. Un enseignant avisé poussera les élèves à explorer différents points de vue, au moyen du Web, et les confrontera par la suite.

Un des enjeux cruciaux du XXIe siècle concerne la communication. Celle‑ci est établie de plus en plus à l’aide de la technologie, que se soit par des formats plus convenus comme le courriel ou les journaux en ligne, mais aussi via le Web 2.0, c’est‑à‑dire celui où l’utilisateur est le principal éditeur de contenu. L’enseignant sensible à cet enjeu cherchera à inculquer la façon d’utiliser les technologies pour proposer et défendre son idée ou ses valeurs tout en respectant l’autre.

La pensée critique occupe une place importante dans le développement des compétences pour le XXIe siècle. L’élève doit améliorer sa « capacité à évaluer l’information », à établir des liens et à distinguer le vrai du faux. Il entamera une réflexion quant à son utilisation de la technologie, aux traces qu’il laisse sur Internet. Il a la responsabilité d’apprendre à se débrancher et à socialiser dans la vraie vie. Il a à comprendre la mécanique des publicités sur les réseaux sociaux, puis à prendre conscience de ses habitudes personnelles de consommation.

Dans les entreprises, on mise de plus en plus sur la collaboration ; en privilégiant la technologie, des activités d’écriture collaborative seront mises en scène, puis permettront aux « élèves de prendre des décisions significatives en collaboration » (ministère de l’Éducation de l’Ontario, 2016). Ils devront aussi réfléchir à leur rôle dans un groupe et « collaborer à l’apprentissage des autres. » (ministère de l’Éducation de l’Ontario, 2016).

Finalement, la créativité est essentielle. En effet, il faut se familiariser avec les outils technologiques et acquérir les connaissances nécessaires pour créer et apprendre à poser des questions et à identifier les idées nouvelles.

Pensons au rôle que joue la créativité dans certaines initiatives numériques. Le phénomène du Crowdfunding, par exemple, s’appuie sur le financement populaire et l’innovation. Par ailleurs, la résolution de problème, une compétence de l’avenir selon plusieurs, nécessite le développement d’esprits créatifs pour proposer à des problèmes complexes des solutions audacieuses.

Alors, en conclusion, on fait quoi avec un iPad par élève ?

En vérité, on ne réinvente pas la roue.

Le pouvoir pédagogique de l’iPad ne réside pas dans sa puce A9X, dans sa caméra de 12 mégapixels ou dans son nouveau système d’exploitation iOS 10, mais dans la tête et le coeur du pédagogue.

Sachons tirer parti de cette entrée massive dans nos classes, considérons‑la comme un moteur à l’innovation en misant sur des stratégies qui favorisent l’engagement des élèves et en développant les compétences de demain. Soyons ouverts aux ressources indéniables qu’elle peut mettre à notre disposition, mais demeurons critiques et faisons réfléchir nos élèves à leur utilisation de la technologie.

 

Références

Ministère de l’Éducation de l’Ontario (2016). Compétences du XXIe siècle. Document de réflexion. Récupéré à https://pedagogienumeriqueenaction.cforp.ca/wp-content/uploads/2016/02/Ontario-21st-century-competencies-foundation-FINAL-FR_AODA_EDUGAINS_Feb-19_16.pdf

Fullan, Michael et Scott, Geoff (2014). New Pedagogies for Deep Learning Whitepaper: Education PLUS. Récupéré à http://www.michaelfullan.ca/wp-content/uploads/2014/09/Education-Plus-A-Whitepaper-July-2014-1.pdf

FEEP (2010). Portrait des réalités vécues par les élèves du secondaire. Présentation générale de l’enquête et faits saillants. Récupéré à http://www.feep.qc.ca/files/federation/publications/enquete/0_rapport-pres_gen.pdf

Viau, Rolland (2003). La motivation en contexte scolaire. Éditions De Boeck

Viau, Rolland (2000). Des conditions à respecter pour susciter la motivation des élèves. Récupéré à http://correspo.ccdmd.qc.ca/index.php/document/connaitre-les-regles-grammaticales-necessaire-mais-insuffisant/des-conditions-a-respecter-pour-susciter-la-motivation-des-eleves/

4 réflexions sur “Il faut dire oui au déploiement 1 pour 1 dans nos écoles

  1. Je pense également que la motivation et le développement de compétences 21ème siècle sont deux angles intéressants. Le défi est d’Accompagner les enseignants à modifier leurs usages en conséquence.

    • Certainement, l’enjeu de la formation est central, mais il ne faut pas que les écueils nous empêchent d’avancer. Lançons nous, faisons-nous confiance et soutenons-nous dans cette merveilleuse aventure.

  2. Je résume mon expérience à mon école du 1 pour 1:
    Le choix du Ipad est plus que discutable: ce n’est pas un outils d’apprentissage.
    Il faut des armoires dans toutes les classes pour ranger les Ipads lorsque vous en avez pas le besoin (en tant que professionnel de l’enseignement).
    Le coût engendré par cette décision est énorme. Est-ce vraiment une priorité? N’avez-vous pas d’autres priorités?
    Préparez-vous à avoir que des formations en nouvelle technologie… Vous aurez de moins en moins de temps à investir das votre matière.
    Bonne chance…

    • Vous apportez de bons points. Il serait difficile ici d’élaborer et de justifier tous nos choix.

      Je vous assure que nous avons fait nos devoirs pendant 2 ans pour en arriver à la meilleure proposition qui est un compromis entre les aspects techniques, financiers et pédagogiques.

      Je ne suis pas d’accord avec votre opinion sur l’apport pédagogique du iPad. Tous les outils sont des moteurs à l’apprentissage, cela dépend de leur utilisation. Puis, nous avons d’abord fait une implantation chez les enseignants de manière à ce qu’ils s’approprient l’outil du moins de manière personnelle.

      Aussi, les élèves ont un sac à dos. Ne pourraient-ils pas simplement y laisser leur appareil à la demande de l’enseignant (ce que nous faisons déjà en BYOD)?

      Pour ce qui est de la formation c’est un défi. Nous nous faisons confiance et cherchons d’abord à faire de petits pas…

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