J’ai utilisé Civilization pour enseigner l’histoire!

Article complet du projet de recherche ici : Le jeu vidéo pour enseigner l’histoire.


En février 2015, je mettais en place un projet d’apprentissage adoptant une Capture d’écran 2015-06-12 à 23.58.52démarche de ludification. Plus précisément, je voulais permettre à un groupe d’élèves d’apprendre l’histoire de Rome en dehors de leur cours d’histoire habituel.

J’ai donc présenté à ma direction ce projet et grâce au support des services pédagogiques et de l’équipe-école, j’ai pu mettre en place un cours d’une vingtaine d’heures sur le déclin de l’Empire romain à l’aide du jeu Civilization V. J’en profite d’ailleurs pour remercier l’équipe pédagogique du Mont-Saint-Louis qui a fait preuve d’ouverture en permettant au jeune enseignant que je suis de mettre sur pied un projet qui sorte de l’ordinaire. C’est tout à leur honneur.

Avant d’aller plus loin, j’aimerais préciser que si vous avez lu mon document de planification lors de sa première publication, il a été considérablement modifié. Je vous invite donc à le consulter de nouveau. Dans ce billet, je ferai un retour sur les bons coups de cette activité ainsi que sur les écueils rencontrés.

Le jeu comme une source dinformation à critiquer

Commençons par les succès connus. L’objectif de cette activité était d’utiliser le jeu comme moteur d’engagement auprès des élèves afin de les amener à porter un regard critique sur ce média qui véhicule un récit très campé d’un point de vue historiographique (cette affirmation est appuyée par des travaux de recherche que j’ai présentés à l’ISHD avec un collège, Alexandre Joly-Lavoie). Si l’intention d’apprentissage première était d’amener les élèves à construire, déconstruire et reconstruire leur conception du barbare et de la chute de Rome, les résultats collectés par l’entremise des activités que les élèves ont réalisées sur ChallengeU semblent indiquer qu’au terme de la séquence, les élèves avaient une compréhension riche de ces deux concepts.

À la question « Maintenant que tu as consulté diverses sources (la vision d’Amiens Marcelin, celle de’un jeu vidéo ainsi que celle présentée par une encyclopédie moderne), comment décrirais-tu, à un élève de ton âge qui n’a pas suivi de cours d’histoire, un barbare?»

Extrait de réponse de l’élève 01 :

« Un barbare est une personne étrangère au monde romain et dont personne ne comprend le dialecte ni la culture. […] »

Extrait de réponse de l’élève 04 :

« Un  barbare est une personne qui n’habite pas dans une civilisation civilisée. Ce ne veut pas nécessairement dire qu’il est violent ou sans pitié. C’est un citoyen bien ordinaire mais qui ne parle seulement pas la même langue […] qui a une religion, qui a ses manières de vivre différentes aux grandes civilisations comme les romains ou aujourdhui, les américains. C’est une personre qui ne mérite pas d’être décrite comme Amien Marclin le fait dans son texte ou comme Civilization le fait dans le jeu »

Outre la confusion quant à la notion de citoyenneté, ces élèves semblent avoir une réflexion plus profonde, voire en contraste avec ce que l’on présente dans les manuels d’histoire et les cahiers d’exercices qu’ils ont pourtant utilisés dans leurs cours réguliers. Ils ont développé un rapport à l’autre (celui qui n’est pas l’avatar des sociétés occidentales, le barbare) plus respectueux que lorsque je les avais interrogés « à froid » (au début de la séquence). À la question « Qui sont les barbares ? », des élèves avaient répondu :

Extrait de réponse de l’élève 05 avant d’avoir participé au projet Civilization V:

« […] selon ce que j’ai vu dans les cahier et les documents, les barbares sont souvant représenté comme des gens sauvages et cruels, ils ont toujours l’air prêt à décapiter quelqu’un […] »

Extrait de réponse de l’élève 06 avant d’avoir participé au projet Civilization V: 

« Des guerrier qui sont très méchants et qui sont sales qui viennent d’une autre civilisation autre que celle des romains. Ils ont l’air aussi  mal commodes et veulent s’attribuer tout le pouvoir en régnant dans la richesse des autres pays. […] »

AttilaJ’aimerais toutefois préciser que je n’attribue pas exclusivement les résultats à l’usage du jeux vidéo, mais plutôt à la démarche globale mobilisant de multiples sources et perspectives pour comprendre et analyser les concepts historiques à l’étude. Le rôle du jeu était plutôt d’agir en tant qu’espace d’exploration et d’expérimentation. Il s’agissait d’un endroit virtuel qui permettait à l’élève de se repérer géographiquement, temporellement, mais aussi de mettre des images et des comportements sur des personnages et des groupes de personnes « historiques ». Le travail de critique (ou de déconstruction/reconstruction) est essentiel considérant les limites narratives du média.

Il m’a toutefois semblé plus facile d’inclure des sources premières (Amiens Marcellin) ainsi que des sources secondaires (Encyclopédie Internaute), car elles s’ancraient à une activité dans laquelle les élèves étaient fortement engagés.

Même constat au niveau du deuxième objectif concernant les causes de la chute de l’Empire. Je demandais aux élèves de critiquer l’interprétation de la Chute de l’empire en fonction de ce qu’ils avaient appris en classe (une activité avec des documents avait été réalisée dans leur cours régulier). Ils devaient documenter les difficultés qu’ils rencontraient à maintenir en état l’Empire romain dans le jeu Civilization et relever des manques (en se basant, donc, sur d’autres sources que le jeu). Les réponses des élèves sont intéressantes, par exemple, à la question « En mobilisant tout ce que vous avez appris, diriez-vous que le jeu vidéo Civilization donne une vision de la chute de Rome complète et exacte? Expliquez. » des élèves ont répondu :

Extrait de réponse de l’élève 02

« non le jeux vidéo de civilisation 5 est très axé sur les invasions barbares et pas vraiment sur le critère politique et économique de la chute de l’empire romain d’occident, aussi  le critère sur les maladie et les révolte du peuple sur l’empire qui est causé par l’augmentation des taxe dans les province conquise. »

Extrait de réponse de l’élève 01

« non, car le jeu nous montre l’aspect que l’on a des barbare et de la chute de Rome comme le fait que ce sont les invasions barbares qui on fait chuter Rome et non les problèmes économiques »

Si on sent que ces élèves ne sont pas tout à fait à l’aise à l’idée d’expliquer dans leurs mots les causes de la chute de Rome, ils sont tout de même en mesure de préciser par eux-mêmes que le jeu est incomplet et éclipse certaines dimensions, car ils avaient fait le travail de recherche et de documentation nécessaire afin d’être en mesure d’évaluer de façon autonome la valeur éducative du jeu.

Engagement et jeux vidéos : succès garanti?

Si pour certains élèves le jeu s’est avéré être un outil didactique favorisant l’engagement, pour d’autres cela n’aura pas été le cas. Notons d’ailleurs que sur dix élèves, trois ont cessé de venir aux rencontres un peu après la mi-parcours pour des raisons inconnues. Je me permets néanmoins d’émettre quelques hypothèses :

  • le module sur la romanisation (dans leurs cours réguliers) était terminé (donc l’utilité de ces « cours supplémentaires » n’était plus au rendez-vous une fois leur examen passé) ;
  • ils avaient surestimé la portion « jouer pour jouer » comparativement à la portion « jouer pour apprendre » et ont préféré faire autre chose entre 16h00 et 17h30 les jeudis soirs
  • le jeu était peut-être trop compliqué pour l’un d’entre eux, novice, alors que les autres étaient pour la plupart des joueurs avec une certaine expérience

D’ailleurs, pour les deux élèves qui n’avaient jamais joué avant de se joindre à cette activité pédagogique parascolaire, l’expérience n’a pas été des plus concluantes. L’un d’entre eux a cessé de venir à mi-chemin et l’autre a eu besoin de la moitié des séances simplement pour s’approprier les mécaniques. Par ailleurs, cette deuxième élève n’a pas semblé tirer le même plaisir que les autres membres du groupe, probablement en raison des défis que lui posait tout d’abord l’apprentissage du jeu, ce qui faisait obstacle à sa participation aux discussions et autres activités en lien avec ce que les autres joueurs vivaient.

Maintenir l’attention des élèves sur les objectifs pédagogiques n’était pas non plus une mince tâche, car ceux-ci avaient tôt fait de se concentrer sur les objectifs du scénario et de se décentrer de la tâche pédagogique associée à la séance de jeu. Pour y parvenir, il fallait intervenir régulièrement pour rappeler aux élèves la tâche, encourager la prise de note et circuler afin de faciliter la création des liens entre ce qu’ils étaient en train de faire et l’intention d’apprentissage.

Finalement, certaines contraintes d’ordre technique se sont imposées et sans la collaboration du technicien informatique de l’école, le projet n’aurait pas pu voir le jour. Il faut donc s’assurer d’avoir le support de l’école afin de mettre sur pied un projet nécessitant l’installation de jeux vidéos, car les premières séances ont demandé des ajustements d’ordre techniques (impossibilité de lancer le jeu sur certains postes, demandes d’autorisation, mise à jour, etc.).

Au final, je suis satisfait du résultat. Nous avons eu du plaisir et j’ai le sentiment, lorsque je regarde les réflexions de mes élèves et que je réécoute nos discussions, que cette activité leur aura permis d’approfondir des notions relatives à l’histoire de l’Empire romain, mais aussi à éveiller leur prudence face aux jeux vidéos historiques qu’ils consomment en tant que gamers. Lorsque j’aurai l’occasion de refaire une telle activité, je prévoirai une plus grande période d’adaptation au jeu (principalement pour les nouveaux joueurs) et porterai une attention particulière à la structuration des séances de jeu. Un outil semble manquer afin d’aider les élèves à demeurer centrer sur la tâche. À la dernière minute, avant de commencer l’activité, j’ai laissé tombée l’idée d’un journal de bord que les élèves devaient remplir en jouant, je n’aurais peut-être pas dû. Ce sera une piste à explorer. Par ailleurs, si cette expérience de ludification sur la chute de l’Empire romain mérite d’être réinvestie, Civilization V propose aussi des scénarios sur la découverte du Nouveau Monde, la guerre civile américaine, la colonisation de l’Afrique, les Vikings, etc., et c’est sans compter les dizaines d’autres jeux vidéos historiques qui ont sans doute le potentiel de servir d’outil didactique.

Banniere-Civilization-V

La suite dans un article « Questions/Réponses » qui est le résultat d’échanges suscités par cette publication.

Une réflexion sur “J’ai utilisé Civilization pour enseigner l’histoire!

  1. Pingback: Questions/Réponses au sujet de l’utilisation de Civilization en classe | Le Didacticien

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